Voici une scène extraite du spectacle “Nous”, deuxième épisode, joué par la compagnie Eux dont je fais partie. J’ai enfin réussi à mettre des vidéos sur mon blog, alors je vais en profiter pour analyser un petit peu cette scène, et commencer à opérer les distinctions fondamentales entre narration et ce que j’appelle pour l’instant, faute de mieux, “logique gag”.
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Cette scène est construite sur le ressort comique narratif inhérent à la contrainte appliquée à la scène (ici: “Vis ma vie”). L’humour est un humour de situation où un personnage est placé dans une situation à l’opposée de son quotidien (et même de sa propre nature).
La contrainte est une technique très utilisée en match d’improvisation. En match, l’arbitre fournit en effet:
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un thème, le sujet global dont parlera la scène,
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et une catégorie, contrainte appliquée au joueurs. Par exemple: l’obligation de rimer (rimée ou poétique), de rester immobile (immobile), ou bien de commencer chacune de ses répliques par une certaine lettre en suivant l’ordre alphabétique (alphabet).
Il faut alors faire une distinction. En match d’improvisation, la contrainte place souvent le focus sur les joueurs, et leur capacité à réaliser une scène en respectant la contrainte, qui devient alors rapidement l’enjeu de la scène. Il s’agit de mettre en scène une “performance” (“Vont-ils arriver à produire une scène répondant à la double contrainte du thème et de la catégorie ?”). Le problème inhérent à ce genre de contraintes est qu’elle a tendance à complètement mettre de côté la narration, les personnages s’effaçant devant les joueurs.
Pourquoi cela produit-il le rire du public? La réponse la plus simple est que le public apprécie la mise en danger des joueurs. C’est ce risque là (va-t-il arriver à rimer? va-t-elle arriver à se rappeler de l’alphabet tout en jouant la scène?) qui produit une certaine tension sur scène, et que le public apprécie. On aime voir des joueurs prendre des risques, échouer avec bonne humeur, ou réussir avec panache! Mais, en plaçant le focus sur les joueurs, ce style encourage le cabotinage et la mise en valeur personnelle, au détriment de l’histoire: j’appelle ça la “logique gag”.
La distinction est qu’ici, la contrainte “Vis ma vie” place le focus, non pas sur les joueurs, mais bel est bien sur la narration. La contrainte appliquée structure le narratif, en lui imposant un schéma de déroulement (Personnage A vit la vie de Personnage B, puis inversement), mais aussi une plateforme de base (les personnages). On s’intéresse plus aux personnages qu’aux joueurs. Si cette scène fait autant rire, c’est qu’elle se sert beaucoup du ressort comique créé par l’opposition entre deux personnages très contrastés : un grand classique que l’on retrouve souvent dans la littérature, par exemple dans le Don Juan de Molière dont le libertinage est mis en valeur par la chasteté de son valet, Sganarelle. A notre modeste échelle, dans cette scène, l’aspect repoussant et faible du contrôleur de métro est mis en valeur par la force et la beauté de Superman. Ici, le ressort comique est au service de la narration, puisque le focus est mis sur les personnages, et favorise la construction de l’histoire.
C’est pourquoi je pense que la distinction narration / logique gag est essentielle pour analyser l’impro. C’est en général, cette même distinction que de manière globale et de façon un peu réductrice je l’admets, on peut appliquer entre:
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les matchs, catchs ou “cafés-théâtres/cabarets” d’improvisation. C’est à dire tout ce qui, en général, se rapporte au format de base “thème + contrainte”, et qui place en général le focus beaucoup plus sur les joueurs que sur le narratif. Voir à ce sujet un définition un peu pompeuse du café-théâtre d’improvisation, sur wikipedia. Je cite (20/01/2007): “Les Spectacles d’Impros Café-théâtre représentent la nouvelle génération de spectacles d’improvisation théâtrale. Ils ont été développés en France par plusieurs compagnies dont Inédit Théâtre, Impro Infini, la Troupe d’Improvisation En Construction et Et Compagnie.”
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les spectacles d’improvisation, qui placent grâce à leurs formats, le focus beaucoup plus sur le narratif que sur les joueurs. C’est le cas de troupes telles que les Improfessionals, une troupe internationale basée à Paris très inspirée de Keith Johnstone qui présente certains de ses formats de spectacle, ou le Cercle des Menteurs (des professionnels du théâtre expérimentés et très impressionnants) et les Flibustiers de l’Imaginaire (une jeune troupe très prometteuse) qui ont des formats très proches, favorisant les scènes plus que les défis aux joueurs par une mise en scène adaptée, ou encore le spectacle Impro ex Machina de la compagnie Arrosoir présentant deux scènes improvisées de 45 minutes: impressionnant.
Ces deux grandes familles d’improvisation ont chacune leurs avantages et inconvénients. Je reconnais que j’ai une nette préférence pour la deuxième famille, même si j’apprécie occasionnellement des spectacles qui sont plus dans la “logique gag”. Ma recommandation, pour ceux d’entre vous qui parlent anglais, est de regarder des épisodes de Whose Line Is It Anyway: ce sont vraiment les meilleurs dans cette catégorie. Des épisodes sont disponibles sur YouTube ici ou en téléchargement (ailleurs…).
Voici un exercice, Sound Effects basé sur la suggestion “Two buddy cops before an incident”.
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Pour en revenir aux contraintes, bien évidemment la distinction n’est pas aussi simple.
Il existe des contraintes qui s’appliquent aux joueurs et qui aident à structurer le narratif. Nouvelle réplique par exemple. Cette contrainte, souvent utilisée en match d’improvisation, oblige les joueurs à changer leur proposition sur coup de sifflet de l’arbitre. Ce genre de contrainte favorise extrêmement la construction, et est très utile pour les débutants puisqu’elle force à faire des propositions fortes et elle oblige tous les joueurs à écouter la proposition et à l’intégrer au jeu. Elle combat les défauts sur scène que sont le manque d’écoute, et l’absence de proposition fortes.
Inversement, même en favorisant le narratif, les joueurs peuvent se mettre en danger eux mêmes en se servant de l’histoire. Par exemple, dans la vidéo ci dessus, l’acteur qui joue le contrôleur de métro lance un défi à l’actrice qui joue la vieille dame, en lui demandant de faire apparaitre un personnage (“super guérisseuse”, en l’occurrence) qui était apparu précédemment dans la scène, l’obligeant à jouer deux personnages à la fois. Ce genre de petits défis place certes le focus sur les joueurs plus que sur les personnages…
Au fait, le joueur qui lance un défi à la vieille dame dans la vidéo, c’est moi. Même si j’avoue avoir une nette préférence pour des histoires bien construites, je ne peux pas m’empêcher de lancer des défis à mes compagnons acteurs: l’occasion était trop belle!
Et oui, résister à la tentation de faire un gag au détriment de la scène n’est pas une chose facile…
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