Improviser !

Ecrire, jouer et mettre en scène des histoires, spontanément…

Fast-Food Stanislavski

December 9th, 2013 · No Comments

Nicolas a posté une question très intéressante sur Improvisation France à propos d’un des exercices “phare” de Keith Johnstone, Fast-Food Stanislavski. La discussion est très riche, je vous invite à la lire par vous-même sur le forum. Je reproduis ici la réponse que j’ai faite.

Tout d’abord, je ne crois pas que le but premier de Fast-Food Stanislavski (FF Stan) soit de produire des scènes “intéressantes”. Il faut dans un premier temps oublier cet objectif et celui de “raconter une histoire” au sens de la narration traditionnelle (succession d’événements). Il s’agit plus d’une narration “intuitive”, où le public cherche à comprendre ce qu’il se passe (en même temps que les joueurs qui, pour le coup, improvisent vraiment et ne sont pas dans l’anticipation) ce qui souvent perturbe les improvisateurs qui associent Johnstone au storytelling et donc à une narration très “carrée”.

Revenons à l’objectif initial de l’exercice. Keith le dis lui-même dans Impro For Storytellers : “Lists are ways of giving the players permission to create characters that may be alien to them.” Le but premier de FF Stan, c’est de donner la “permission” aux joueurs d’expérimenter des personnages qui leurs sont étrangers. Généralement, l’animateur donne les listes aux gens, établit un contexte social (fête) et crie “Ding !” toutes les X secondes. Les improvisateurs choisissent alors la première action de la liste qui leur plait (c’est important) et la font immédiatement. Le but à ce stade, c’est d’expérimenter.

Le second intérêt de FF Stan, théoriquement, c’est que lorsqu’on donne un “objectif” à un comédien, il consacre alors une partie de son cerveau à tenter d’atteindre l’objectif et passe en mode “automatique” sur un certain nombre de chose : comportement corporel, actions, etc… Pour Keith, ces processus automatiques sont bons parce que cela veut dire que l’improvisateur ne contrôle pas consciemment ce qu’il fait (ce qui lui donne accès à la partie créative de son cerveau). L’ajout de Keith à la théorie de Stanislavski, c’est que l’objectif de Stanislavski n’est pas “suffisant” : il faut le concrétiser. On s’en rend compte parce que l’improvisateur est souvent perdu quand on lui donne un objectif “brut” : il cherche à l’atteindre et “intellectualise” ses actions. Or le but de l’exercice est de ne pas intellectualiser ! D’où la liste d’actions qui donne la permission à l’improvisateur de tester plein de choses.

Le troisième intérêt, c’est que les listes de FF Stan permettent de calquer sur une scène des objectifs qui n’ont rien à voir. L’idée derrière, c’est que si tu joues une scène triste en étant triste, le public voit trop l’improvisateur qui cherche à montrer son objectif. Et puis, ça ne correspond pas à la “vraie vie” : il y a par exemple des gens heureux dans des situations tristes. Si tu joues une scène triste (la situation classique de Keith est : “La famille auprès du père sur son lit de mort”) avec d’autres objectifs, tu laisses le public projeter sur les comportements et tu lui donnes du grain à moudre, même si les joueurs ne savent pas eux-mêmes ce que signifie leurs comportements ! C’est ce que je voulais dire plus haut par narration “intuitive”. En gros, il faut accepter de lâcher le contrôle sur l’interprétation de la scène pour paradoxalement lui donner plus de sens ! Une des idées de Keith, c’est que l’acteur peut amener lui-même sa propre interprétation du texte qu’on lui demande de jouer (et ne pas forcément chercher à rendre hommage au texte ou à l’intention de l’auteur) et FF Stan montre cela (par exemple, en piochant des listes au hasard et en rejouant une même scène). Cela génère des idées créatives à l’infini. L’exemple donné par Keith est une scène de meurtre où le meurtrier a la liste “Etre vu comme maniaque de la propreté”. Ou la même scène avec la liste “Faire passer un bon moment à l’autre”. C’est juste fou ce que ça peut produire !

Mais là on se heurte au premier objectif qui est de “faire expérimenter le joueurs de nouvelles choses”. D’où à mon avis la nécessité d’y aller progressivement. Je ne crois pas que Keith ferait une seule séance sur FF Stan. En général, il le fait par blocs de 15 à 30 minutes dispersés sur un stage de plusieurs jours.

Si tu veux aller plus loin dans les listes, il faut introduire un second niveau de travail. Je pense que c’est dur à faire sur une séance : il vaut mieux faire une séance “Introduction FF Stan” puis y revenir plus tard en allant plus loin, et ainsi de suite. Pour moi ce second niveau consiste à demander aux improvisateur de choisir dans la liste seulement les éléments qu’ils peuvent faire de manière authentique et crédible. Donc là, l’animateur introduit l’obligation d’authenticité. Il faut que les actions réalisées soient exécutées authentiquement mais aussi qu’elles soient authentiques avec la situation qui est en train d’être jouée ! Faire des guiliguilis à quelqu’un sur son lit de mort, c’est un peu stupide… A partir de là, l’objectif de l’animateur est de lutter en permanence pour la crédibilité de la scène et c’est là que le travail des comédiens devient vraiment intéressant !

A côté de tout ça, il est possible d’utiliser les listes pour générer du contenu narratif, les “actions” des listes font avancer l’histoire malgré elles. Il est aussi possible d’utiliser les listes pour entrainer les joueurs à “accepter d’être changé”, notamment en les faisant passer rapidement d’une action de la liste à l’autre, car souvent les joueurs préfèrent rester sur une seule action ou alors en leur donnant deux listes à la fois. Mais pour moi, l’objectif principal reste la recherche de l’authenticité.

Tags: Techniques

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